Mercredi, 6 juillet 2016

MANGER AVEC LA BOURSE

Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu finances. Quel que soit le régime alimentaire que nous choisissons, un point commun pour tous; l’enrichissement des multinationales.

 

L’alimentation n’échappe pas à la guerre des idéologies. Deux camps s’affrontent  depuis la seconde révolution industrielle, où l’on voit l’électricité, le pétrole, la chimie prendre un essor remarquable avec la mondialisation des produits fabriqués à grande échelle. De plein fouet, les ressources naturelles entrent dans l’ère de la transformation, de la manipulation physique, chimique.

Désormais, plus rien ne serait épargné, subventionné par les banques et les grandes fortunes de l’époque, une propagande qui ne manque pas de soutien financier, avec des noms comme Pasteur, Darwin, le socialisme de Proudhon, Marx, comme premier coup d’envoi, suivis par Freud et Einstein, l’athéisme scientifique allait donner un coup de pied au derrière du créationnisme. Il fallait justifier la place de la science dans nos vies, expliquer mensongèrement la nécessité que tout ce qui vit ou non, qui passe par les mains de l’humain via l’industrialisation ne visait que l’amélioration de nos conditions d’existence.

En nous donnant accès à l’achat de produits préfabriqués, nous aurions plus de temps à consacrer aux nôtres et à nos loisirs. Plus besoin de travailler seul chez soi à  façonner ses meubles, ses vêtements, à cultiver ses fruits et légumes. Quelqu’un de bienveillant a bien voulu prendre cette responsabilité sur ses épaules. Or, pour répondre à la demande croissante, demandes plus souvent qu’autrement créées de toute pièce, il était important que les coûts de production restent bas, que la production se fasse rapidement et que les profits assurent des lendemains de rêves pour les propriétaires d’industries. Un siècle plus tard, peu de choses ont changé dans ces méthodes d’exploitations. On remarquera cependant la disparition de la concurrence et l’apparition des monopoles de gestions des ressources.



Pour palier à ce prétendu monopole, s’accaparer les ressources de la terre, en être propriétaire (sous quel prétexte peut-on réclamer que telle montagne, telle mine, telle zone agricole, constituants de la planète, soient de propriété privée?), les richissimes multinationaleux ont eu l’idée de génie d’impliquer les gens dans leur délire. Ainsi, chacun peut investir une partie de son avoir et devenir un actionnaire de la dite compagnie. Une pierre deux coups; faire taire les récalcitrants aux monopoles, offrir aux investisseurs une conscience tranquille en déposant  leur confiance dans la compagnie, et y faire fructifier son pécule.

L’alimentation n’échappe pas à ce phénomène. Avant les révolutions industrielles, l’agriculture se faisait naturellement. Durant le dernier siècle, les personnes qui consommaient les produits de la terre sans ajouts chimiques pouvaient être considérées comme des marginales. Durant les années 60-70, cette image fut renforcée avec les communes. Dans les années 80, cette marginalité tant à s’effriter. Madame et Monsieur Tout-le-monde se préoccupent de plus en plus de la provenance des aliments, des incidences sur leur santé. Plus besoin d’être grano ou hippie pour manger sainement.



Les industries de masse, les multinationales de poisons sentant la soupe chaude avec une perte substantielle de leur clientèle, se tournent vers la culture écologique/biologique et enjoignent le pas dans ce nouveau marché lucratif. Ce qui au bout du compte, nous ramène au point de départ. La majorité des produits biologiques que l’on retrouve sur le marché sont le business de multinationales. Les conséquences d’un tel monopole ont un impact significatif sur les petits producteurs; endettement élevé, faillite, suicide (on trouvera aussi cette méthodologie de pseudo éthique économico-environnementaliste dans les énergies vertes et renouvelables;  ce sont les multinationales qui orientent les discours et investissent dans ces énergies).

Il faut savoir que toutes les multinationales sont à la Bourse. Et quel est le principe premier pour y demeurer? Que la compagnie assure des profits nets d’au moins 25% à ses actionnaires. Jusque-là, tout le monde est heureux, sauf les consommateurs (qui sont aussi des actionnaires, soit un membre de la famille, un.e collègue de travail, un.e ami.e). Mais alors, comment donc diable sur des décennies peut-on assurer ce 25% aux investisseurs? Par une formule magique qui a fait ses preuves; couper dans la quantité, la qualité et augmenter les prix. Ce qui permet aux heureux de continuer d’être heureux.



Venons-en au fait de ce texte, c’est-à-dire que quelle que soit l’idéologie alimentaire que l’on porte et supporte, aucune n’est à l’abri du capitalisme nutritionnel. On aura beau culpabiliser les uns et les autres sur leur choix de nourriture, les choix des uns et des autres se valent tous en terme économiques, environnementaux et même moralement. Une morale ne vaut pas mieux qu’une autre. Elles s’équivalent, si, évidemment, on sort de la culture de la victime. En dehors du fait d’acheter ses aliments produits localement, sans insecticides/pesticides, l’on contribue à l’enrichissement de quelques propriétaires, en même temps qu’à l’appauvrissement d’une plus grande partie de la population. 

Mais ce n’est pas grave. Quand l’appétit va, tout va. Avec le ventre plein, on peut prétendre être conséquent et cohérent dans ses choix. On peut se vanter de manger la meilleure viande, d’être plus évolué.e, de polir sa conscience en choisissant de manger végétalien-tarien, macrobiotique, vegan, sans se soucier d’encourager les agricultrices/teurs de notre entourage. Plus une ville est dense en population, prend de l'expansion avec ses extensions, c'est-à-dire les banlieues, et plus l'intérêt et l'achat diminuent proportionnellement pour les produits locaux (nous parlons ici de nourriture). Tant qu'il y a à consommer,  la provenance semble de peu d'importance pour les citadin.e.s. Excepté les marchés publics folklorico-cool de l'été, le reste de l'année, les grandes surfaces contentent les multinationales de l'importation.



C’est d’ailleurs l’importation qui tue le plus rapidement la croissance et la prospérité économique d’un pays. Les gens en crèvent par pauvreté, par manque de travail, perte d'emplois en région. Chaque fois que nous achetons un aliment importé, le pays s’appauvrit. L’argent que l’on donne pour le produit va directement dans les poches du pays producteur. Les devises du pays s’affaiblissent, le coffre aux trésors se vide. Les gorges comme les ceintures se serrent. On avale de travers sa situation et la digestion se fait péniblement, par absence d’aliments à ingurgiter.

Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, n’est-ce pas? Il y aura toujours des gens qui auront de l’argent. Il y en aura seulement moins, de ces gens, concentrés dans un cercle de plus en plus restreint. Les monopoles se généralisent dans toutes les sphères de nos sociétés. Plus on a de l’argent et plus l’importation de l’exotisme semble aller de pair. Pour bien faire passer la pilule, des théories appuient ces démarches de consommation. Chacun revendique sa part de vérité sur la meilleure façon de manger, d’être en santé, d’éviter les souffrances animales et humaines. La programmation des cerveaux est une bataille sans fin.



Les grandes corporations investissent des millions en publicité, en documentaires et en recherche, afin de convaincre une plus grande majorité à agir, à acheter, à consommer selon ce qui leur rapporte. Le commerce du bio suit la même logique financière; augmenter les profits à tout prix. Certain.e.s diront qu’il est plus écoresponsable et éthiquement acceptable d’importer des aliments bio que de se payer ceux qui sont locaux mais toxiques.

Bon, pour qu’un aliment soit reconnu bio il passe par une foule de dédales administratifs afin d’obtenir son étiquette de reconnaissance. Une autre arnaque. Il en coûte des milliers de dollars pour obtenir une certification biologique par un organisme indépendant ou gouvernemental. La plupart des petits producteurs ne peuvent s’autoriser une telle dépense. Qui donc le peut? Celles qui en ont les moyens, les multinationales. La certification est un moyen détourné, avec ses coûts exorbitants, d’éliminer la concurrence. De plus, il y aurait actuellement une cinquantaine d’organismes de certification bio/écolo sur le marché de la bouffe.


À qui se fier en ce qui concerne la qualité de ce que l’on mange? Un organisme accepte tel ou tel conservateur ou colorant alors que les autres les refusent. Et il en va ainsi pour tous les produits. Un labyrinthe d’incompréhension, payant et à sens unique, qui vend de la confiance à prix fort. Sachant aussi que les aliments qui traversent les frontières entre pays sont irradiés par de nombreux produits chimiques, est-ce décent et convenable avec ses propres valeurs humanitaires, d’encourager cet empoisonnement venu de l’extérieur? Y a-t-il encore des gens pour croire qu’ils se soucient réellement de notre santé? Un investissement vise la rentabilité, rien d’autre.

Partout, les éléments que sont la terre, l’eau, l’air avec cette industrialisation - les chemtrails qui en rajoutent – sont pollués. Le bio serait donc une culture sans pesticides/insecticides/chimique/poisons ajoutés consciemment, sans pour autant en être tout à fait épargnés.. Paraitrait qu’on n’y échappe pas. Si donc on fait des choix alimentaires basés sur la morale, le bien-être, la santé, encore faut-il ne pas être incongru dans ses croyances. À savoir que toutes les avenues sont dommageables pour quelqu’un quelque part sur la planète. La souffrance des uns n’est pas moins douloureuse que celles des autres.

On ne peut pas comparer la souffrance de qui que ce soit sur une échelle de 1 à 10, d’insupportable à supportable. On peut manger ce que l’on veut et prendre responsabilité des conséquences de ses choix. Personne n’est à blâmer ou tout le monde l’est. Autrement, on verse encore et toujours dans la culture de la victime, des bons contre les méchants, du bien et du mal.



Peu savent qu’il n’est pas nécessaire de manger pour vivre. Comment le pourraient-ils, javélisés du cerveau de génération en génération par habitudes de croire en la vérité scientifique? Sans importance pour le moment. Nous n’y sommes pas encore complètement. Pour l’heure, si je choisis de manger avec la Bourse, j’assume et je cesse de me mentir, j’avoue ne pas être cohérent partout et je laisse vivre et manger les autres à leur guise, sans les condamner.

Chauds remerciements à Anne Mergault (La Plume affûtée), mise en forme. Annie Tremblay, Directrice web, correction, images.

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